Quand l’équipe de France est devenue une nation


L’élimination des Bleus de l’Euro a encore ravi des éditorialistes. Des « intellectuels » rattrapés par le foot, après la brillante épopée de 1998.

Samir Nasri
leplus.nouvelobs.com

Depuis le sacre, ces opportunistes les traquent pour les investir d’une mission civilisatrice. La France « Black-Blanc Beur » avait restauré l’honneur de l’Empire colonial et des Pères blancs. Le complexe de Peter Pan avait pris le large. Holeindre, Bigeard étaient de retour mais avec des crampons. Les cages avaient remplacé les Fellagah. Les vestiaires…les Etats-majors.

Ne nous voilons pas la face. Les insultes d’un Nasri, ses déboires avec L’AFP sont l’arbre qui cache la forêt. L’équipe de France n’est pas malade de ses joueurs. Elle est malade des transferts qu’on lui inflige. Des paradigmes. Les idéologues de la quatrième colonne, à défaut de connaître la technique, projettent une analyse sociétale sur un ballon. « Eclairage » repris par des médias, en quête de psychodrames. L’équipe de France, à entendre ces « oracles », influencés par Barres, Péguy, Maurras, c’est « les banlieues », « la caillera »,  « l’individualisme sauvage. » Mieux encore. Cette infanterie incarne tout ce que les Anciens vomissent : « l’incivilité, les bagnoles, le fric… le métissage. » La société de consommation pervertirait les mentalités.Trop embourgeoisés et acculturés, « les Bleus ne sont plus capables de faire une passe ! » Le panache, vertu républicaine jadis, déserterait « les champs de bataille. » Ce n’est pas tout ! Il faut toujours un bouc émissaire.

« L’immigration » serait responsable de la bérézina, sapant l’esprit de groupe, le patriotisme, l’identité nationale.  Ont-ils peur du ridicule, ces consultants ? Non. D’étayer, sentencieux : « Une identité conquise » au fil de l’Histoire mais que des analphabètes – pour ne pas dire « voyous »– souillent, provoquant des Waterloo en cascade. Zemmour est le capitaine de ce club qui compte de plus en plus de licenciés : les journalistes sportifs. Ce sociologisme a pour but, outre celui de se mettre en avant, de masquer une méconnaissance totale du jeu. Une inculture. On ne révèle jamais ses faiblesses, encore moins à un employeur. On écoute alors aux portes. On déforme des propos de vestiaire. Quand on ne les monte pas en épingle pour doper les ventes. Faire du buzz. Voilà ce qui se passe depuis deux ans.

Cessons de politiser cette équipe et de la regarder avec les lunettes d’Ernest Renan. Romantisme et football ne font pas bon ménage. L’Histoire de France n’a rien à voir avec l’histoire des Bleus. Cette hystérie montre, une fois de plus, que l’on attend trop de ces héros en chaussettes. Répétons encore, quitte à faire grincer des dents, qu’ils ne sont pas là pour « réenchanter » un monde en ruines, dynamiser une « société liquéfiée », en perte de repères. Pas plus qu’ils ne sont là pour faire oublier la crise, les subprimes. La passion pour les shorts souligne le désarroi d’un peuple et sa difficulté à avoir les idées à l’endroit. Au lieu de convoquer les valeurs, un âge d’or, pourquoi ne pas dire que cette équipe est médicore ? On ne réinvente pas le présent avec du mythe. Il n’y a pas d’impératif catégorique de faire rêver « la populace. »

Laurent Blanc a bien fait de jeter l’éponge. L’équipe de France, ce n’est pas Action française.

Voir la vidéo 

Ecouter l’émission :

Source: Le secret des sources, France Culture, samedi 30/06/2012. Sujet de l’émission en deuxième partie : Equipe de France de football : faut-il aussi blâmer les journalistes ?


 

 

 

 

 

This entry was posted in Société.

Comments are closed.